Hasard, audace et indépendance : bienvenue chez « Jacques le Fataliste »
Dialogues vifs, aventures inattendues et digressions irrésistibles : Diderot invente un récit où penser, dire et créer devient un acte d’émancipation. Une lecture qui parle à notre époque autant qu’à la sienne.
Et si tout ce que vous croyiez écrit d’avance pouvait être contredit par un simple dialogue entre un maître et son valet ? Bienvenue dans l’univers où hasard et indépendance s’entrelacent, signé Denis Diderot et rédigé au cours des années 1770, avant d’être publié à titre posthume en 1796. Dans « Jacques le Fataliste », la trame n’est jamais linéaire : Elle se fait et se défait, s’arrête et reprend au gré des hasards et des digressions. Les aventures, les amours et les mésaventures semblent tracées dans les étoiles… et pourtant chaque parole et chaque décision témoignent de l’autonomie des personnages :
« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut.
LE MAÎTRE. – C’est un grand mot que cela.
JACQUES. – Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d’un fusil avait son billet.
LE MAÎTRE. – Et il avait raison…
Après une courte pause, Jacques s’écria : « Que le diable emporte le cabaretier et son cabaret ! »
LE MAÎTRE. – Pourquoi donner au diable son prochain ? Cela n’est pas chrétien.
JACQUES. – C’est que, tandis que je m’enivre de son mauvais vin, j’oublie de mener nos chevaux à l’abreuvoir. Mon père s’en aperçoit; il se fâche. Je hoche de la tête; il prend un bâton et m’en frotte un peu durement les épaules. Un régiment passait pour aller au camp devant Fontenoy; de dépit je m’enrôle. Nous arrivons; la bataille se donne.
LE MAÎTRE. – Et tu reçois la balle à ton adresse.
JACQUES. – Vous l’avez deviné; un coup de feu au genou; et Dieu sait les bonnes et mauvaises aventures amenées par ce coup de feu. Elles se tiennent ni plus ni moins que les chaînons d’une gourmette. Sans ce coup de feu, par exemple, je crois que je n’aurais été amoureux de ma vie, ni boiteux.
LE MAÎTRE. – Tu as donc été amoureux ?
JACQUES. – Si je l’ai été !
LE MAÎTRE. – Et cela par un coup de feu ?
JACQUES. – Par un coup de feu.
LE MAÎTRE. – Tu ne m’en as jamais dit un mot.
JACQUES. – Je le crois bien.
LE MAÎTRE. – Et pourquoi cela ?
JACQUES. – C’est que cela ne pouvait être dit ni plus tôt ni plus tard.
LE MAÎTRE. – Et le moment d’apprendre ces amours est-il venu ?
JACQUES. – Qui le sait ?
LE MAÎTRE. – À tout hasard, commence toujours…
Jacques commença l’histoire de ses amours. C’était l’après-dîner : il faisait un temps lourd; son maître s’endormit. La nuit les surprit au milieu des champs; les voilà fourvoyés. Voilà le maître dans une colère terrible et tombant à grands coups de fouet sur son valet, et le pauvre diable disant à chaque coup :
« Celui-là était apparemment encore écrit là-haut… »
Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur faisant courir à chacun tous les hasards qu’il me plairait. Qu’est-ce qui m’empêcherait de marier le maître et de le faire cocu ? d’embarquer Jacques pour les îles ? d’y conduire son maître ? de les ramener tous les deux en France sur le même vaisseau ? Qu’il est facile de faire des contes ! Mais ils en seront quittes l’un et l’autre pour une mauvaise nuit, et vous pour ce délai.»
La liberté à tous les niveaux
« Jacques le Fataliste et son maître » de Denis Diderot est un texte audacieux du XVIIIᵉ siècle, tant sur le plan littéraire que philosophique. C’est une célébration du libre arbitre, moral et intellectuel.
D’abord, la créativité s’exprime dans la forme. L’écrivain brise les conventions classiques : la voix surgit, interpelle le lecteur, improvise, se moque parfois de ses propres digressions. L’intrigue, loin d’être linéaire, s’assemble et se défait au gré des récits secondaires, donnant l’impression que l’intrigue peut s’interrompre ou continuer selon le caprice de l’auteur. Cet élan invente un rapport inédit entre texte, auteur et lecteur, où chacun circule, s’arrête, repart… à sa guise.Sur le plan philosophique et moral, le roman explore la tension entre fatalisme et autonomie individuelle. Jacques répète que tout est écrit d’avance, mais ses actions – et celles de son maître – montrent que chacun agit selon sa propre volonté. La fiction interroge notre propre capacité à décider malgré les contraintes, et à mesurer la fragilité des valeurs morales souvent conditionnées par les préjugés.
Cette volonté délibérée se manifeste aussi socialement. Jacques, simple valet, parle avec franchise et défie les codes sociaux; le maître agit selon ses passions, sans être un modèle moral ou politique. Ici, cette indépendance ne se limite pas aux lois ou aux institutions : Elle s’incarne dans la pensée, la parole et les choix, tout en dénonçant subtilement l’emprise de l’argent.
Enfin,« Jacques le Fataliste » est critique : il déconstruit normes littéraires, sociales et religieuses, remettant en question l’autorité des maîtres, des institutions et même de la narration elle-même. Il offre au lecteur un espace pour penser, créer et lire librement.
Un écho contemporain
L’audace de Diderot résonne dans notre monde présent, où la faculté de penser et de créer reste souvent encadrée ou contrainte. Selon les rapports de l’UNESCO, la liberté d’expression a reculé d’environ 10 % entre 2012 et 2024, marquée par une autocensure croissante et des violences contre les journalistes. Dans le domaine de l’art, la censure frappe aussi. Pour la Biennale de Venise 2026, Gabrielle Goliath a été empêchée d’exposer « Elegy », une œuvre sur le féminicide et les violences homophobes en Afrique du Sud, l’histoire coloniale du génocide des Herero et Nama, et un hommage aux victimes à Gaza, et, dans sa version prévue pour la Biennale, un hommage aux femmes et aux enfants tués à Gaza depuis 2023. L’affaire a débouché sur une action en justice, qui n’a pour l’heure pas abouti, pour la défense du droit à l’expression personnelle. En Thaïlande, une exposition prévue l’été dernier dans le « Bangkok art and Culture center », destinée à dénoncer les mécanismes de l’autoritarisme a été censurée à la suite d’une intervention diplomatique. On lui a entre autres reproché de dénoncer la situation des minorités ethniques en Chine. L’artiste d’origine birmane, Saï, a dû demander l’asile au Royaume‑Uni pour échapper à des menaces policières.
Démocraties sous tension ?
Même dans des démocraties établies, l’expression artistique rencontre des limitations. Aux Etats-Unis, universités et musées subissent une chape de plomb : Certains projets explorant des thèmes LGBTQ+ ou jugés « sensibles » sont découragés par crainte de perdre des financements, et des expositions critiques peuvent être limitées ou annulées sous intimidation politique ou sociale.
Le frein peut aussi venir de l’intérieur : la population elle-même devient réticente à aborder certains sujets, souvent en réaction aux excès des réseaux sociaux. Cette autocensure s’observe dans les médias, mais aussi dans les discussions publiques et privées. L’humour, autrefois libéré, est désormais cadré : Des sketches comme ceux des Inconnus dans les années 1990, anodins à l’époque, seraient aujourd’hui jugés stigmatisants.
En Suisse, les débats récents sur le droit de manifester et la satire illustrent cette oppression. Certaines caricatures de Charlie Hebdo, comme celle sur le drame de Crans-Montana, étaient scandaleuses et ont suscité des protestations légitimes. Mais il est crucial de distinguer contestation critique et mise au pas systématique : L’expression irrévérencieuse reste indispensable dans une démocratie, même lorsque le contenu dérange.
Relire Diderot, pour pouvoir choisir et décider
Face à ces exemples, relire « Jacques le Fataliste » prend une dimension politique et existentielle. L’auto-détermination ne se limite pas à un espace accordé par les autorités : Elle se conquiert, se vit, et se pratique chaque fois qu’un individu pense par lui-même, refuse l’uniformisation des idées, et ose l’ironie ou la dérision. Diderot, en donnant la parole à un valet maîtrisant ses réflexions et ses choix, offre un modèle de pensée autonome face à un monde où les normes sociales, politiques et culturelles se resserrent.
La latitude de création et de réflexion est fragile. Elle ne survit que si l’on accepte le désordre, l’imprévu, l’humour et la critique, une vision carnavalesque du monde que la société doit protéger, non parce qu’elle est « précieuse », mais parce qu’elle est indispensable à toute communauté qui se prétend libre.
Relire Diderot aujourd’hui, ce n’est pas seulement redécouvrir un roman du XVIIIᵉ siècle. C’est se rappeler que la faculté de penser, rire, ou créer se défend chaque jour. Jacques et son maître nous montrent qu’il existe toujours des espaces pour l’imagination, le doute. Elle n’est jamais acquise : elle se pratique, se revendique et se cultive, page après page, mot après mot.
Pierre Jaquet, l’auteur de cet article, a enseigné la littérature française et l’histoire dans les Gymnases de Burier (La Tour-de-Peilz) et Nyon. Il donne actuellement des cours d’histoire à l’Université Populaire de Lausanne. En parallèle, il exerce une activité régulière de journaliste culturel, essentiellement dans le domaine de la musique classique. Attachant une grande importance aux contacts humains, il est toujours heureux de pouvoir partager ses passions avec autrui. Lorsqu’il s’adresse à son public il vise la réflexion et l’échange.