Jean-François THOMAS : Le Cri du Lézard. Sainte-Croix. Bernard Campiche Editeur, 2024, 271 p.
Secrets, disparitions, faux-semblants : tel est ce polar romand qui mêle avec habileté investigation et introspection, et entraîne le lecteur dans un jeu de pistes aussi troublant que captivant. Au-delà de l’énigme, la quête de vérité devient un instrument de connaissance de soi, des autres, et du monde.
Un libraire, ancien policier, découvre au fil d’un tri une lettre qui ébranle ses certitudes sur la mort de son père. Et si, sur un ponton d’une rive du Léman, à Vidy, celle-ci n’avait rien eu de naturel ? Et si la crise cardiaque apparente dissimulait une réalité plus sombre ? Que penser également du décès suspect d’un employé de la Bibliothèque universitaire, surnommée la « Banane », à Dorigny ? Parallèlement, un ami – toujours actif, lui, dans un commissariat – se retrouve confronté à une série d’enlèvements d’enfants. A l’image de la pieuvre figurant sur la couverture, les intrigues déploient leurs tentacules avant de se rejoindre peu à peu.
Telle est la base de la trame que déploie Jean-François Thomas, écrivain à la fois amateur éclairé et figure confirmée de la scène littéraire romande.
Longtemps relégué au second plan par la critique, le roman policier mérite pourtant une attention renouvelée. Le genre offre au moins deux niveaux d’interprétation : Il se donne à voir comme le reflet de son auteur et, dans le même mouvement, comme une forme littéraire qui engage activement son lectorat. A cet égard, l’ouvrage de Jean-François Thomas en constitue une illustration convaincante. Et lorsqu’il s’agit de mettre en lumière un auteur suisse, pourquoi hésiter à s’y plonger ?
Le roman comme autoportrait
Comme toute oeuvre littéraire, le polar révèle souvent celui qui l’écrit. Le cadre de l’investigation, les milieux explorés, les obsessions qui affleurent dessinent un portrait implicite de celui qui tient la plume, comme si le récit devenait le miroir discret de son parcours. Après des études de lettres, Jean-François Thomas a connu des trajectoires professionnelles variées; à l’image de son personnage principal, il a appris à se réinventer sans jamais rompre avec l’univers des livres ni cesser de s’intéresser à autrui.
Le style lui-même porte la trace de ses cheminements. Comme le rappelait Michel Tournier, « tout auteur est d’abord un lecteur » : il n’existe pas de roman « brut », comme cela peut se produire dans le monde visuel. Toute écriture se nourrit d’héritages et de résonances. Ici, les références littéraires jalonnent le texte, explicites ou suggérées. Leur fonction importe plus que leur véracité : elles tissent un réseau d’échos, tout en installant une profondeur. On perçoit également une attirance pour le fantastique – jusque dans le titre – qui fait écho aux incursions répétées de l’auteur dans le genre de la science-fiction. Cette inclination affleure notamment dans l’évocation de livres anciens disparus, liés à la sorcellerie et à l’ésotérisme, comme si le récit ouvrait par instants une brèche vers des savoirs occultes et des traditions enfouies
Enfin, Jean-François Thomas privilégie les voix aux descriptions. Ses personnages existent d’abord par leurs paroles, leurs échanges, et même leurs silences. Ce choix confère au récit une tonalité presque scénique, évoquant une mise en scène subtile qui rappelle son expérience d’écriture radiophonique.
Les ressorts d’un genre
S’intéresser au roman policier, c’est pénétrer dans une mécanique subtile où se conjuguent réflexion et tension narrative. L’énigme y joue un rôle central : elle sollicite le lecteur, l’invite à traquer les indices, à formuler des hypothèses, à douter. Jean-François Thomas exploite pleinement ces ressorts, en distillant des éléments en apparence anodins – une fillette surgie presque par hasard, un accident de circulation banal – qui gagnent progressivement en importance.
Les jeux sur les mots et les accents typographiques participent également de cette construction. Le criminel a-t-il un lien avec des « Crémières », ces femmes travaillant en laiterie ? Ou faut-il plutôt chercher du côté du lieu-dit « Cremières », près de Puidoux, dont l’orthographe presque identique peut prêter à confusion, si l’on n’y prend garde ?
Bien évidemment, le suspense irrigue l’ensemble. Le désir de comprendre ce qui s’est réellement produit, et surtout ce qui pourrait encore advenir, pousse à tourner les pages toujours plus vite. Lorsque l’intrigue se resserre autour du sort d’enfants enlevés, la tension se fait vive, presque urgente.
Mais le roman ne se limite pas à une mécanique narrative : Il explore aussi les zones troubles de la psyché. Le protagoniste, hanté par son passé – il avait causé accidentellement la mort d’un co-équipier de patrouille –, peine à se défaire de ses réflexes d’ancien policier. A travers lui, le récit glisse vers une tonalité plus sombre, proche du roman noir, attentive aux failles et aux culpabilités.
Cette plongée intérieure s’accompagne d’un regard sur le monde. L’ouvrage aborde, sans insistance démonstrative, des thèmes contemporains – violences faites aux enfants, dérives humaines, folies sectaires, complexité des relations familiales – tout en conservant une dimension intime, notamment dans le rapport du héros à son père disparu.
Le roman joue également sur une diversité de registres : recherche de vérité, tension dramatique, énigme, mais aussi touches plus légères, voire ironiques. L’onomastique en offre un exemple discret : Cyriel, personnage désabusé qui se perçoit comme déclassé, porte un prénom dont l’étymologie renvoie à la spiritualité et au pouvoir : « celui qui a autorité ». Il se distingue nettement de Martial, figure plus rugueuse, presque attendue dans sa raideur. Et le fait que le libraire vende des ouvrages de seconde main prolonge ces clins d’oeil et nourrit le jeu des références.
Porté par un rythme efficace, le texte demeure accessible sans jamais céder à la facilité. On devine chez l’auteur une attention particulière à son public, une manière de l’accompagner sans le guider entièrement, en lui laissant le plaisir de l’interprétation. Car tel est bien là l’un des charmes du genre : relier les fils, voir émerger une vérité pressentie ou, au contraire, inattendue.
Enfin, l’ancrage régional ajoute une dimension sensible : reconnaître les lieux, ou croire les reconnaître, renforce l’impression de réalité et l’immersion dans le récit.
Mais assez dit. Il appartient désormais aux lectrices et aux lecteurs de se laisser happer par ces pages, et d’en faire leur propre expérience, portés par un récit qui tient en haleine et dont le parcours se révèle un plaisir évident.

Pierre Jaquet, l’auteur de cet article, a enseigné la littérature française et l’histoire dans les Gymnases de Burier (La Tour-de-Peilz) et Nyon. Il donne actuellement des cours d’histoire à l’Université Populaire de Lausanne. En parallèle, il exerce une activité régulière de journaliste culturel, essentiellement dans le domaine de la musique classique. Attachant une grande importance aux contacts humains, il est toujours heureux de pouvoir partager ses passions avec autrui. Lorsqu’il s’adresse à son public il vise la réflexion et l’échange.