Quand la religion devient instrument de violence ou de pouvoir, Montaigne nous invite à revenir à l’essentiel : l’humilité, le jugement et le dialogue. Une leçon à faire vivre entre les générations.
Sur ARTE à 20h, l’émission « 28 minutes » prétend traiter l’actualité à sa manière, en l’inscrivant dans le temps long, ou en se basant sur le travail d’écrivains, d’artistes, de géographes ou de sociologues.
Ce parti-pris nous invite à relire les « Essais » (1570-1592) de Michel de Montaigne (1533-1592). C’est une oeuvre majeure dans laquelle le penseur réfléchit sur lui-même, sur l’être humain en général et sur le monde, sans jamais chercher à assener des vérités définitives. C’est une pensée en mouvement, où Montaigne cherche à exercer son jugement et à apprendre à mieux vivre. Quoi de plus contemporain ?
Un homme au centre de la pluralité
Bien que se définissant comme « catholique », l’auteur venait d’une famille aux appartenances religieuses multiples. Si son père était d’un milieu catholique, sa mère, Antoinette de Louppes, venait d’une famille d’origine juive espagnole et certains membres de sa famille étaient devenus protestants (réformés).
Ayant traversé le traumatisme des guerres de Religion, Montaigne a éprouvé la pluralité des expressions de la foi au quotidien. Pour autant, il n’en tire ni un détachement sceptique ou cynique, ni même une indifférence. S’il prône la modération et le doute méthodologique, il demeure partisan de l’ordre politique de son temps pour préserver la société du chaos des guerres civiles. Sa « tolérance » est moins une revendication de laïcité moderne qu’un constat d’humilité face aux limites de la raison humaine.
Il nous invite à rechercher ce qu’il y a de commun entre les confessions et les religions, au lieu de nous arc-bouter sur les différences. L’auteur pensait bien évidemment aux guerres de Religion de son siècle, qui se fondaient sur des divergences théologiques. Selon lui, elles ne devaient pas éclipser l’essentiel de la foi. A l’époque des débats brûlants sur la place des symboles religieux dans l’espace public, la question n’a rien perdu de sa pertinence.
Mais donnons la parole à l’écrivain.
En raison de l’excellence de notre religion nous devrions briller et, par notre perfection, laisser tous autres bien loin derrière.
Toutes les apparences sont communes à toutes religions : espérance, confiance, événements, cérémonies, pénitence, martyres. La marque de notre vérité devrait être notre vertu. Elle est aussi la plus céleste marque et la plus difficile, et c’est la plus digne manifestation de la vérité. […]
Si nous avions un seul atome de foi, nous déplacerions des montagnes, disent les saintes Ecritures ; nos actions, inspirées par la divinité qui présiderait aussi à leur exécution, ne seraient pas simplement d’entre celles que l’homme peut accomplir, elles tiendraient du miracle comme nos croyances elles-mêmes : « Crois, et la voie qui te conduira à la vertu et au bonheur sera courte (Quintilien). […]
Nous trouvons étrange si, dans les guerres qui accablent à cette heure notre pays, les événements flottent indécis tantôt dans un sens, tantôt dans un autre comme cela arrive généralement. Ils sont ainsi parce que nous sommes livrés à nous-mêmes. L’un des partis a pour lui la justice, mais il en fait un ornement et un masque. Elle y est certes invoquée, mais elle n’y est ni reçue, ni logée ni épousée. […]. Les hommes se servent de la religion : Ce devrait être tout le contraire. […]
La situation en France a-t-elle jamais, plus que de nos jours, présenté plus exactement ce caractère ? Les uns tirent la religion à droite, les autres à gauche; ceux-là en disent blanc, ceux-ci, noir; tous la font également servir à leurs violences et à leurs vues ambitieuses. Ils en agissent d’une façon tellement identique en leurs débordements et leurs injustices, qu’on se prend à douter et qu’on a peine à croire qu’ils soient d’opinions différentes. […]
Voyez l’horrible impudence avec laquelle nous jouons à la balle avec la parole divine, et avec quelle irréligion nous l’accueillons ou la rejetons, suivant que la fortune modifie notre place dans le cours de nos orages publics.
Montaigne, « Apologie de Raymond Sebond », Essais, II, 12.
Que dénonce-t-il ? Pas la foi elle-même, mais ceux qui prétendent parler au nom de Dieu tout en utilisant le sacré pour servir leurs ambitions politiques ou leurs violences.
Montaigne ne critique donc pas la religion : il critique son instrumentalisation. Il refuse que les convictions religieuses deviennent un prétexte pour imposer sa vérité aux autres ou justifier la violence.
Le sujet est vaste. Comment y répondre ?
Le rôle des seniors : nourrir le dialogue intergénérationnel
Les aînés ont ici un rôle précieux à jouer. Leur expérience, leurs lectures et leur recul peuvent nourrir le dialogue avec les générations qui viennent, non pas pour donner des leçons ou transmettre des certitudes, mais pour ouvrir la discussion, partager des questions et apprendre ensemble à exercer leur jugement.
Se taire, faire l’impasse ou vouloir sciemment ignorer ces questions est destructeur. C’est dans les milieux séculiers que les sectes et le rigorisme recrutent. Les études sur la radicalisation ou la dérive sectaire montrent souvent que le recrutement s’opère sur des traumatismes personnels, un besoin d’appartenance, une rupture sociale ou une quête de sens, touchant aussi bien des personnes de culture religieuse désabusées que des profils totalement athées.
Que transmettre, alors ? Peut-être moins des réponses que des outils pour penser : apprendre à douter, à confronter les points de vue, à distinguer la foi de ceux qui prétendent parler en son nom.
Oser réaffirmer l’humanisme
Montaigne n’était pas un propagandiste, mais un sceptique humaniste. S’il vivait aujourd’hui, on peut imaginer qu’il soutiendrait une vision d’un sacré cherchant à rendre l’homme plus équilibré, apte à penser par lui-même, et à agir pour le bien commun.
Pour prolonger cette réflexion – et peut-être dépasser la seule pensée de Montaigne –, il est primordial de raviver ce que nos sagesses spirituelles et philosophiques ont de plus précieux : l’amour, la solidarité, le pardon et l’accueil de l’Autre. Cette bienveillance doit rester exigeante et refuser toute complaisance envers ceux qui trahissent ces valeurs fondamentales au nom de la foi.
Ceux qui revendiquent une vision théologiquement libérale, ouverte et tolérante, de la pensée comme de la foi, ont trop souvent tendance à se taire au nom d’une conception mal comprise du respect. Ils doivent oser s’affirmer. C’est ainsi que l’esprit critique s’aiguise et que les extrémismes reculent. Prendre position, ce n’est pas imposer ses convictions aux autres. C’est refuser que ceux qui prétendent détenir la vérité puissent parler seuls et l’imposer à autrui
Par les débats qu’elle suscite, la littérature reste en prise directe avec notre actualité.
Pierre Jaquet, l’auteur de cet article, a enseigné la littérature française et l’histoire dans les Gymnases de Burier (La Tour-de-Peilz) et Nyon. Il donne actuellement des cours d’histoire à l’Université Populaire de Lausanne. En parallèle, il exerce une activité régulière de journaliste culturel, essentiellement dans le domaine de la musique classique. Attachant une grande importance aux contacts humains, il est toujours heureux de pouvoir partager ses passions avec autrui. Lorsqu’il s’adresse à son public il vise la réflexion et l’échange.