« Oodi » : la culture, une priorité.

Au cœur d’Helsinki, la Bibliothèque centrale « Oodi » se dresse comme un signal urbain : ondulante, en bois et verre, à la fois souple et ample, elle évoque la mer proche et les forêts du pays. Derrière cette forme audacieuse se lit un choix clair : un pays capable de dépasser les restrictions et débats budgétaires pour investir dans la culture et l’éducation, véritables moteurs du vivre ensemble.

L’entrée, dans un vaste porte-à-faux, évoque un navire contemporain, ouvert et lumineux, symbole d’accueil. Organisé sur trois niveaux, l’édifice incarne une vision audacieuse du patrimoine intellectuel : ouvert, participatif et généreusement financé. Tandis que la Finlande affirme concrètement son attachement au savoir et à la création, la presse de notre pays souligne, ces derniers mois, un contraste saisissant dans la manière dont la culture y est envisagée et soutenue. Le pays du Nord, qui affirme son attachement au savoir et à la créativité, s’impose comme une véritable source d’inspiration pour de nombreux Etats dont la culture représente trop souvent une variable d’ajustement.

Face au Parlement, « Oodi », la Bibliothèque centrale – et ce n’est certainement pas un hasard – s’affirme comme un manifeste architectural et social. Son nom pour commencer : il signifie « Ode », un hommage au savoir, à la découverte et à l’échange, celui d’une nation qui considère la culture comme un pilier de son credo d’égalité entre tous et qui souhaite promouvoir le dialogue tout en vivant pleinement sa démocratie. Conçu comme une « maison du peuple », le bâtiment répartit ses fonctions sur différents étages, chacun dédié à un rapport particulier au savoir, à la création et à la communauté. Globalement, le lieu impulse une irrésistible envie d’apprendre et fait naître une véritable faim de découverte et de partage.

Le rez-de-chaussée, appelé « niveau des rencontres », est pensé comme une vaste agora intérieure, d’une tonifiante spatialité. On y pénètre comme on entre dans une gare ou un marché, tant l’aire est fluide et animée. Pas moins de 2,5 millions de visiteurs s’y laissent attirer chaque année. Les activités y sont multiples : expositions temporaires, réunions citoyennes, concerts plus ou moins improvisés, cafés et zones de discussion. On y croise des étudiants en pleine révision, des familles venues assister à un atelier, des touristes qui découvrent l’ampleur du lieu. Ces derniers peuvent entrer en contact avec la population sans que la langue ne soit un obstacle : Nombreuses sont les tables d’échecs autour desquelles des Finlandais attendent un partenaire de jeu.

Ce premier niveau incarne la bibliothèque comme un espace de lien, un endroit où l’on se retrouve, où, pourquoi pas, l’on débat, y compris avec les étrangers de passage. La plupart des Finlandais parlent anglais, et les autorités de la ville envisagent d’en faire la deuxième langue officielle de la capitale, en signe d’ouverture sur le monde. La culture n’y est pas seulement sacralisée : elle y est pleinement vécue.

Au deuxième étage, Oodi devient un atelier géant. Le savoir n’est pas incarné, véhiculé, uniquement par les livres. De nombreux jeunes, assis – ou plus ou moins étendus – sur des grands escaliers étirés prévus à cet effet, consultent leurs ordinateurs, discutent de leurs projets et études dans une ambiance paisible et fort studieuse à la fois. Les salles spécialisées s’enchaînent : studios d’enregistrement professionnels ouverts au public, imprimantes 3D (on paie des sommes dérisoires pour pouvoir les utiliser), machines à coudre pour les apprentis couturiers, ateliers bois et métal, lieux de jeux numériques, espaces de réalité virtuelle, salles de montage vidéo. Tous les apprentissages sont reconnus, toutes les compétences valorisées. Ici, la bibliothèque n’est plus seulement un lieu de consultation, mais un cadre de vie et de production. On vient y apprendre à fabriquer un prototype, enregistrer un podcast, monter un court métrage ou simplement explorer de nouvelles formes de créativité. Ce niveau traduit une vision profondément moderne de l’accès à la culture : démocratiser les outils, pas seulement les contenus. Avant sa construction, l’institution avait fait l’objet d’une vaste consultation citoyenne. Le site se veut en phase permanente avec la cité.

Le troisième étage s’ouvre comme un nuage. Un vaste balcon « des citoyens », donnant sur une grande place, permet de se connecter à la réalité extérieure. La nature, le soleil, c’est important pour les Finlandais. L’intérieur, baigné de lumière, silencieux, calme, rassemble les collections de livres, de journaux, d’albums jeunesse et de médias imprimés que l’on peut consulter tout en buvant un café. Les espaces de lecture se déploient sous une grande voûte blanche, que l’on pourrait envisager comme un ciel où flottent les traces d’un savoir presque divin, bienveillant, suspendu au-dessus des lecteurs comme une lumière originelle et inspirante. C’est l’étage de la contemplation et de la réflexion approfondie. On y mesure encore l’équilibre recherché par Oodi : offrir à la fois innovation et tradition, stimulation et apaisement, activités sociales et intimité étudiante. Signalons encore que les bibliothèques finlandaises comptent le plus haut d’emprunts du monde.

Les enfants ne sont pas oubliés : livres, BD, mur pour des contes de fées interactifs, dans un environnement leur permettant de bouger, courir, s’asseoir, s’accroupir sur le sol. Après tout, ils sont les lecteurs citoyens de demain.

Cette institution n’est certainement pas un cas isolé en Finlande, loin de là. Le pays investit depuis longtemps dans l’éducation, la lecture et les infrastructures culturelles. Dans le domaine scolaire, les études PISA le signalent, même s’il ne faut pas non plus idéaliser ce pays. Il n’en reste pas moins que pour les Finlandais, un tel milieu est un service public essentiel, aussi fondamental que les transports ou la santé. Oodi symbolise cette conviction : elle a été voulue par la population et financée sans réticence. Elle s’est ouverte le 4 décembre 2018, pour célébrer les 100 ans de la restauration de l’indépendance de la nation. Belle preuve qu’il ne faut pas confondre « patriotisme » et « nationalisme ».

Là où certains, ces derniers mois, tendent à considérer la culture et l’éducation comme des dépenses secondaires — et cherchent à imposer cette logique — le modèle finlandais rappelle qu’elles sont un moteur du développement collectif. Ce temple du savoir illustre ce que produit une politique ambitieuse dans ces domaines : un engagement concret qui transforme le savoir et la créativité en moteur d’innovation, de cohésion et d’égalité. Cette approche éduque, émancipe, stimule l’imagination et prépare l’avenir. C’est un choix clair, visible étage après étage dans ce lieu de connaissance.

Le modèle finlandais montre ainsi qu’investir dans la culture et l’éducation est possible et bénéfique, constituant une source d’inspiration pour tous ceux qui souhaitent renforcer leur avenir.

Pierre Jaquet, l’auteur de cet article, a enseigné la littérature française et l’histoire dans les Gymnases de Burier (La Tour-de-Peilz) et Nyon. Il donne actuellement des cours d’histoire à l’Université Populaire de Lausanne. En parallèle, il exerce une activité régulière de journaliste culturel, essentiellement dans le domaine de la musique classique. Attachant une grande importance aux contacts humains, il est toujours heureux de pouvoir partager ses passions avec autrui. Lorsqu’il s’adresse à son public il vise la réflexion et l’échange.


Rédigé par INVITE du BLOG

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