Quelques livres pour cet automne

Comme chaque année à cette même période, quelques ouvrages – parmi la quarantaine lue depuis le début de l’année – qui m’ont particulièrement enthousiasmé.

> L’homme qui lisait des livres, de Rachid Benzine (éd. Juillard Pocket)

Le coup de cœur de l’année, mais un coup de cœur qui fait mal. Comment est-ce possible de dire l’horreur de la guerre avec des mots si dépouillés, si sobres, et pourtant si beaux, si puissants? Comment plonger le lecteur dans un très court récit (120 pages) en lui donnant l’impression de surfer sur une vague de poésie et de sérénité tout en racontant la destruction de Gaza? C’est le pari, pleinement réussi, de l’écrivain franco-marocain Rachid Benzine, une voix par ailleurs importante de l’islam libéral en France. Un pari, et c’est peut-être ce qui est le plus étonnant, également gagné dans les librairies, où le roman est resté dans le top 10 des ventes pendant de nombreuses semaines à côté des thrillers plus habitués à ces flatteries médiatiques.

Un photographe de presse est envoyé à Gaza (avant sa destruction quasi totale durant ces trois dernières années) et cherche à sortir des clichés sensationnalistes fondés sur la mort et la laideur. Il rencontre un vieil homme qui lit devant une libraire débordant dans la rue et s’apprête à immortaliser l’image. L’autochtone l’arrête et lui demande que, au préalable, il écoute son histoire: «Une photographie capture un homme dans un instant, mais que reste-t-il, dans l’image, de la vie de cet homme?».

Et cette histoire, il la raconte avec calme, distance, sans haine mais sans pardon non plus, puisant dans ses livres l’énergie nécessaire à survivre. Il a tout perdu, le vieil homme, sauf sa dignité. Fin de la quatrième page de couverture: «Dans un monde où les bombes tentent d’avoir le dernier mot, il nous rappelle que les livres sont notre plus grande chance de survie – non pour fuir le réel, mais pour l’habiter pleinement. Comme si, au milieu du chaos, un homme qui lit était la plus radicale des révolutions.»

> Un air de famille, d’Alessandro Piperno (éd. Liana Levi)

Alessandro Sacerdotti, un romancier italien, qui a connu de beaux succès, enseigne également la littérature, notamment celle de Flaubert, qui fut – faut-il le rappeler – quelque peu misogyne. Une attitude que ses étudiantes, en sortant quelques citations hors de leur contexte, vont reprocher non pas à l’écrivain mais à leur professeur, jusqu’à obtenir, dans un bel élan de wokisme, sa destitution. Or l’accusé, au lieu de construire sa défense, capitule sans combattre et se retire sur la pointe des pieds sans réel avenir, puisqu’il ne peut plus enseigner et que les réseaux sociaux ont méchamment détruit sa réputation de romancier.

La vie lui tend cependant une perche, via une tutelle plus ou moins imposée d’un vague petit cousin de huit ans devenu subitement orphelin. Il accepte après avoir beaucoup hésité et se prend au jeu de l’affection. Ils deviennent comme père et fils. Et puis, une fois encore, il se laisse arracher le gosse par un couple de parents éloignés, avides de gérer l’héritage que l’enfant vient de toucher. Or, l’écrivain ne fait pas grand chose pour le retenir avant de capituler et de se retrouver à nouveau seul.

Le talent de Piperno, c’est de narrer l’histoire de cet anti-héros, bourré de défauts (il ne va gagner notre sympathie qu’en cours prolongé de la lecture) et d’en faire, in fine, un personnage terriblement humain. Ses gesticulations dans tous les sens, son obsession du temps qui passe, sa difficulté d’établir une relation avec les autres, nous rappellent forcément quelque chose: l’évolution de notre société, des amour passés ou manqués, l’amitié toujours fragile, la vieillesse qui s’impose et, évidemment, la mort aux aguets. D’ailleurs, l’avez-vous remarqué? L’anti-héros a le même prénom que son auteur, et, comme lui aussi, enseigne la littérature française et écrit des romans…

> Pourquoi les Kevin ne deviennent pas médecins, Etienne Guertin-Tardif (éd. Point).

Parmi des dizaines de romans, un court essai (220 pages) sur des phénomènes de société m’a vraiment enthousiasmé. Il est vrai que le titre – Pourquoi les Kevin ne deviennent pas médecin – attire forcément le regard. Et justement, le regard que le sociologue canadien Etienne Guertin-Radif porte sur des choses qui nous paraissent idiotes ou anodines, vaut le détour. Pourquoi le taux de suicides baisse durant les pandémies? Pourquoi les meilleurs joueurs de hockey naissent au début de l’année? Pourquoi les Américains meurent plus jeunes que les autres? Etc.

Tous ces faits, établis statistiquement, peuvent être expliqués lorsqu’on les regarde à travers la loupe du sociologue. Je vous résume juste une réponse pour donner envie, celle que l’auteur a donné au titre de son livre: parmi les prénoms les plus retenus dans les années 80 au Québec, on constate que 0,19% (1,9 sur 1000) de Kevin sont quand même devenus médecins, contre 1,43% (14,3 sur 1000) pour les Antoine! Et les Dave, Steve et Steven ne font guère mieux, alors que les Louis, Etienne et Laurent caracolent, eux aussi, en tête. Or, ces derniers ont des prénoms classiques, généralement prisés par les parents de l’élite scolarisée, alors que les autres ont des prénoms typiquement populaires, souvent retenus par les parents des classes inférieures. On vous fait un dessin? Pour confirmer, l’auteur signale que 20% des Augustin, Martin ou Emile obtiennent la mention la plus élevée au bac, contre 4% pour les Tony, Jordan ou Yassine. Itou pour les filles: les Samantha, Jessica et Sabrina sont cinq fois moins susceptibles d’obtenir le graal que les Eléonore, Apolline et Adèle… «Etudier les prénoms s’avère étonnamment efficace pour gratter la surface des choses et révéler que même nos goûts intimes ne sont peut-être pas aussi personnels que nous le pensions» conclut Etienne Guertin-Tardif.

Trois livres encore

Et pour ceux qui me font confiance sans autre explication, toujours parmi mes lectures 2026, trois autres ouvrages très recommandables:

  • D’une rive l’autre, de Dima Abdallah (éd. Sabine Wiesper)
  • Je suis Romane Monnier, Delphine de Vigan, (éd. Gallimard)
  • La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel, (éd. Gallimard).

Bonne lecture à toutes et à tous!

Rédigé par Christian Chevrolet

Ancien journaliste, auteur de plusieurs ouvrages juridiques et scientifiques. Et d'un premier roman (Hors de portée, éd. Pillet) en 2025.