Dans 90 ans, nos arrière-arrière petits enfants pourront découvrir une centaine de livres qui attendent patiemment dans le noir!
Katie Paterson est une artiste plasticienne hors du commun, mais surtout hors du temps. Comprenez qu’elle entend en redonner, du temps, aux jours, aux semaines, aux mois et aux ans qui passent. Tout, tout de suite et sans attendre, ce n’est vraiment pas son truc. Courir après l’actualité, le succès ou, finalement, n’importe quoi, cela ne l’intéresse pas. Pas plus que les best-sellers qui doivent se vendre par dizaine de milliers dans un temps très court. Non, ce que cette adepte de l’environnement durable soutient, c’est de parier sur l’avenir sans aucun motif et sans aucune prétention de le connaître ou de le façonner.
Son projet, ou plutôt son aventure «Future Library» (attention, contrairement à ce que l’on pourrait croire, Library = bibliothèque en français) va entièrement dans ce sens. Les cernes de croissance d’un arbre qu’elle observait un jour lui ont soudain rappelé les chapitres d’un livre et le lien organique qui existe entre la forêt et le papier. Une idée folle lui est alors venue, et le plus étonnant est d’avoir réussi à y associer Oslo, capitale de la Norvège.
Un livre par an
Le principe est aussi ambitieux que simple. Chaque année durant un siècle, soit entre 2014 et 2114, un auteur de renommée mondiale est invité à rédiger un texte inédit et à le transmettre à la fondation spécialement crée pour gérer ce projet. Personne n’aura le droit de le lire avant 2114, date à laquelle ils seront tous imprimés en une seule anthologie avec le papier qui sera fabriqué grâce aux mille épicéas que Katie Paterson a fait planter dans la forêt de Nordmarka, aux abords d’Oslo, l’année où elle a lancé le projet.
D’ici là, chaque œuvre dort dans la Quiet Room, une pièce dédiée de la bibliothèque Deichman Bjorvika (Oslo), où seuls les noms des auteurs et les titres des œuvres sont visibles derrière une vitre, jamais leur contenu. Cette pièce intime, conçue par l’artiste, est entièrement doublée avec le bois des arbres qui ont été coupés pour laisser place à la nouvelle forêt. Les textes y sont visibles, enfermés dans des tiroirs en verre rétroéclairés
Une anthologie
Inauguré par Margaret Atwood (auteure, notamment, de La servante écarlate), la liste des écrivains qui ont d’ores et déjà accepté d’écrire un texte que jamais leurs contemporains ne liront est impressionnante: l’Américain David Mitchell, l’Islandais Sjon, la Franco-turque Elif Shakaf, la Sud Coréenne Han Kang (Prix Nobel de littérature en 2024, soit après la transmission de son travail), etc. Il reste à en trouver 90, ce qui ne semble vraiment pas être un problème pour le comité de sélection (l’auteur n’est averti qu’un an avant, afin que le choix évolue avec le temps, lui aussi…)
Lutte contre l’immédiateté
Pourquoi cette aventure me plaît tant? Parce qu’écrire pour 2114, c’est parier qu’il y aura toujours des écrivains, que les bibliothèques survivront, que des gens auront la patience de porter un projet sur un siècle sans jamais en connaître le résultat. Certes, rien de tout cela n’est acquis: le projet, sur la durée, peut s’interrompre à tout moment (incendie de la forêt, lassitude administrative, etc.) Peu importe, j’aime la fragilité! Et à l’heure où l’édition chronomètre le succès d’un livre à ses premières semaines de vente, Future Library propose exactement l’inverse: un texte qui ne sert à rien d’autre qu’à exister, patiemment, dans le noir et que nos arrière-arrière petits enfants pourront peut-être lire.