Lire « Métropolitain » comme un travelling
Assis dans un train, plongé dans une sorte de rêve éveillé, vous voyez défiler le monde comme une succession de plans. Une perception fragmentée, rapide, presque cinématographique. Et si ce regard était déjà celui de Rimbaud ?
Dans Les Illuminations (1873-1875), le poète compose « Métropolitain », un texte fulgurant où les images se succèdent sans transition, comme dans un montage avant la lettre.
Métropolitain
Du détroit d’indigo aux mers d’Ossian, sur le sable rose et orange qu’a lavé le ciel vineux, viennent de monter et de se croiser des boulevards de cristal habités incontinent par de jeunes familles pauvres qui s’alimentent chez les fruitiers. Rien de riche. – La ville !
Du désert de bitume fuient droit, en déroute avec les nappes de brumes échelonnées en bandes affreuses au ciel qui se recourbe, se recule et descend, formé de la plus sinistre fumée noire que puisse faire l’Océan en deuil, les casques, les roues, les barques, les croupes. – La bataille !
Lève la tête : ce pont de bois, arqué; les derniers potagers de Samarie; ces masques enluminés sous la lanterne fouettée par la nuit froide; l’ondine niaise à la robe bruyante, au bas de la rivière; ces crânes lumineux dans les plants de pois, – et les autres fantasmagories – La campagne.
Des routes bordées de grilles et de murs, contenant à peine leurs bosquets, et les atroces fleurs qu’on appellerait coeurs et soeurs, Damas damnant de langueur, – possessions de féeriques aristocraties ultra-Rhénanes, Japonaises, Guaranies, propres encore à recevoir la musique des anciens, – et il y a des auberges qui pour toujours n’ouvrent déjà plus – il y a des princesses, et si tu n’es pas trop accablé, l’étude des astres. – Le ciel.
Le matin où, avec Elle, vous vous débattîtes parmi ces éclats de neige, les lèvres vertes, les glaces, les drapeaux noirs et les rayons bleus, et les parfums pourpres du soleil des pôles, – ta force.
Reprenons le texte pour en faciliter la compréhension.
Il faut tout d’abord se souvenir que ce texte renvoie à un séjour londonien de l’auteur. Voici quelques pistes de lecture – forcément discutables – pour éclairer les très nombreuses allusions du texte. L’ensemble ne prétend pas fournir un trousseau de clefs capable de résoudre toutes les énigmes du texte ni de convaincre les spécialistes les plus exigeants. Il propose simplement un parcours de lecture personnel, destiné à ouvrir le débat.
Métropolitain (Désigne à la fois un moyen de transport et un habitant d’une métropole)
Du détroit d’indigo aux mers d’Ossian (Ossian est un barde irlandais imaginaire; Rimbaud fait apparaître les mers entre Irlande, Angleterre et continent européen. Ce début de texte évoque la capitale britannique, une des premières à s’être dotée d’un métro, c’était en 1863), sur le sable rose et orange qu’a lavé le ciel vineux (les flaques d’eau reflètent les lumières de la cité), viennent de monter et de se croiser des boulevards de cristal (riches devantures, bien éclairées) habités incontinent par de jeunes familles pauvres (Rimbaud met en évidence les écarts sociaux) qui s’alimentent chez les fruitiers. Rien de riche. – La ville !
Du désert de bitume fuient droit, en déroute avec les nappes de brumes échelonnées en bandes affreuses au ciel qui se recourbe (fumées des usines), se recule et descend, formé de la plus sinistre fumée noire que puisse faire l’Océan en deuil, les casques, les roues, les barques, les croupes. – La bataille ! (La métropole avec sa circulation intense, est assimilée à un champ de bataille.)
Lève la tête : ce pont de bois, arqué; les derniers potagers de Samarie (Dans la Bible, Samarie est assimilée à une richesse malsaine et à un manque de moralité); ces masques enluminés (visages maquillés, probablement ceux de filles de joie) sous la lanterne fouettée par la nuit froide; l’ondine (sens premier, fée des eaux, dans une capitale réputée pour ses nombreuses averses, mais ici plus probablement femme vendant ses charmes) niaise à la robe bruyante (là encore, silhouette classique de la prostituée sous un lampadaire, et qui paraît cacher des pièces dans ses poches), au bas de la rivière (l’eau qui coule dans la rue après un orage, que l’on peut interpréter de manière symbolique); ces crânes lumineux dans les plants de pois (s’agit-il de lampadaires ?), – et les autres fantasmagories – La campagne. (Quel est le sens du mot ? Celui-ci désigne peut-être les marges de la ville, ou plus largement un espace mental opposé à « La bataille » urbaine).
Des routes bordées de grilles et de murs, contenant à peine leurs bosquets (des demeures cossues entourées de jardins), et les atroces fleurs qu’on appellerait coeurs et soeurs, Damas (tissu de Damas, d’une seule couleur et ornée de dessins satinés) damnant de langueur, – possessions de féeriques aristocraties ultra-Rhénanes, Japonaises, Guaranies, propres encore à recevoir la musique des anciens, – et il y a des auberges qui pour toujours n’ouvrent déjà plus (possible évocation de ses errances et de sa précarité londonienne ?) – il y a des princesses (des prostituées ? des figures de luxe, de désir ou de simples apparitions fantasmées ?), et si tu (se parle-t-il à lui-même pour conjurer sa solitude ?) n’es pas trop accablé, l’étude des astres (astrologie ?). – Le ciel (signe d’espoir ou d’ironie ?).
Le matin où, avec Elle (sa muse), vous vous débattîtes (se regarde-t-il lui-même ? La poésie l’amène à passer du « tu » au « vous ») parmi ces éclats de neige, les lèvres vertes, les glaces, les drapeaux noirs (métaphores possibles de révolte et de deuil : Rimbaud fait de la poésie un manifeste anarchiste, sa révolte est plus esthétique que politique) et les rayons bleus, et les parfums pourpres du soleil des pôles (volonté de réinventer les couleurs et les odeurs),– ta force (celle de la poésie, qui lui permet de vivre ?).
Bon, vous y êtes ? Alors remontez au début de cet article et relisez le poème de Rimbaud. Reprenez ensuite la lecture.
Pour quelles raisons ces accumulations d’images ?
Pourquoi une telle rapidité dans l’enchaînement des plans ? Pour éclairer cette question, on peut regarder deux œuvres de l’artiste italien Alessandro Papetti, né à Milan en 1958. Dans ces paysages urbains saisis depuis un véhicule en mouvement, la vitesse brouille les formes et les perspectives, jusqu’à produire une vision instable de la ville. On y retrouve, comme chez le poète, une perception fragmentée, une impression de flux continu et de regard en déplacement..

En haut: Paris, Passy, Métropolitain (2006) – En bas: Paris de nuit (2006)

Chaque bloc du poème propose une vision autonome : la ville, la bataille, la campagne, le ciel. Mais ces catégories ne stabilisent pas le réel. Elles le fragmentent.
Chez Papetti comme chez Rimbaud, la ville échappe à toute fixité. Elle se déforme sous l’effet du mouvement, les formes se brouillent, les perspectives se décalent, comme si la modernité rendait impossible une perception stable du monde.
Dans son texte, Rimbaud esquisse ainsi une esthétique du montage avant l’heure. Bien avant le cinéma, il construit une poésie fondée sur la projection. Les images apparaissent, se heurtent et se superposent dans un rythme proche du travelling. Il ne s’agit pas seulement d’une invention de langue, mais d’une transformation du regard. Le poème ne décrit pas la ville, il la traverse.
Relire « Métropolitain », c’est accepter cette instabilité perceptive. Et reconnaître peut-être, dans nos propres déplacements – train, métro – une expérience similaire du réel fragmenté.
La prochaine fois que vous prenez un métro ou un train, munissez-vous d’un crayon et d’un bloc-notes : Vous deviendrez peut-être un poète.
Pierre Jaquet, l’auteur de cet article, a enseigné la littérature française et l’histoire dans les Gymnases de Burier (La Tour-de-Peilz) et Nyon. Il donne actuellement des cours d’histoire à l’Université Populaire de Lausanne. En parallèle, il exerce une activité régulière de journaliste culturel, essentiellement dans le domaine de la musique classique. Attachant une grande importance aux contacts humains, il est toujours heureux de pouvoir partager ses passions avec autrui. Lorsqu’il s’adresse à son public il vise la réflexion et l’échange.